
L’aéroport de Charleroi, le deuxième aéroport de Belgique, craint pour son modèle économique après l’annonce du passage de la taxe aérienne fédérale de 5 à 10 euros et l’arrivée possible d’une taxe communale. Selon la société gestionnaire, ces mesures menacent son plan stratégique, qui conditionne le développement de l’infrastructure et de l’expérience passagers. Ryanair pourrait retirer cinq avions basés et fermer 13 liaisons à partir de 2026 si au moins une des deux taxes entre en vigueur, tandis que BSCA demande l’annulation de la hausse pour rester concurrentiel.
“On va jouer au poker avec les emplois“, annonce l’aéroport de Charleroi auprès de la presse ce mardi. L’aéroport, qui depuis plus de trois décennies, s’est basé sur un business model axé sur le low-cost, se trouve dans une impasse économique. Pour l’aéroport, la position devient difficile concurrentiellement : “nos avantages deviennent obsolètes”.
Deux taxes
Le problème principal vient de la nouvelle taxe aérienne fédérale, normalement en vigueur dès le 1er janvier 2027. Pour rappel, la taxe était de deux euros et est passée à cinq cet été. Mais coup de théâtre, cette taxe va passer à dix. Une nouvelle taxe communale de la Ville de Charleroi, aussi appelée par lapsus “Taxe Dermine” (du nom de son bourgmestre), de 3 euros par passager sortant va être également ajoutée, si elle est approuvée dans les semaines à venir. L’aéroport estime cette taxe communale à 16,8 millions d’euros : “soit plus que le bénéfice attendu pour 2026.”
“Ce n’est pas l’ampleur (…) c’est surtout la vitesse et le côté cumulatif (…) sur notre modèle économique. (…) En l’espace de moins de 6 mois… elle fait x5. (…) On vient d’avoir notre permis unique, qui est beaucoup plus contraignant opérationnellement et financièrement pour nos compagnies aériennes que par le passé”, annonce Christophe Segaert, CEO de l’aéroport de Charleroi.
“En moyenne, un passager à Charleroi, le prix de son billet, c’est 75 euros, à Zaventem, pour le même type de vols, c’est 146 euros. Donc c’est clair qu’une taxe uniforme n’a pas un impact uniforme”, ajoutant que la majorité des passagers viennent à Charleroi pour les prix bas.
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Pas de plainte d’autres compagnies
Pour ces raisons, Ryanair, la seule compagnie aérienne basée à l’aéroport de Charleroi et y représentant plus de 75% du trafic quotidien, souhaite y réduire sa voilure. Ce retrait de cinq avions basés (sur 18) entraînerait selon la compagnie aérienne l’arrêt de 13 liaisons, soit 11% de liaisons (sur 120, selon le BSCA). En théorie, l’impact se sentira à partir de novembre 2026 (saison d’hiver) pour anticiper l’entrée en vigueur de la taxe fédérale et déjà dès avril prochain, si la taxe communale de Charleroi est approuvée.
“Nous avons besoin de clarifications urgentes de la part de la Ville de Charleroi”, indiquant par ailleurs que la saison d’été de Ryanair sera bouclée le 15 janvier.
“Dans neuf cas récents où Ryanair menace de se retirer, elle a mis ses menaces à exécution. (…) Donc Ryanair enlèvera ces cinq avions basés.” Soit 30% des avions, dit le gestionnaire de l’aéroport, ce que l’aéroport évalue à 650 000 sièges par an.
Mais le gestionnaire rassure : aucune autre compagnie aérienne (Volotea, Wizz Air, Pegasus, Air Corsica) ne s’est plaint jusqu’à présent de cette prévision de hausse.
“Ryanair, Wizz Air, ont pris 60% de possession des commandes d’avion, si vous rajoutez easyJet… vous avez 80% de la capacité mondiale qui a été monopolisée. Les autres compagnies doivent se répartir 20%, et qu’est-ce qu’elles font ? Elles remplacent leur flotte sur les lignes existantes”, indique le CEO.
Masterplan suspendu
L’aéroport met cependant en garde contre une lecture trompeuse des résultats de 2024 et 2025 : en effet, s’il revendique 23 millions d’euros en 2024 et vise 20 à 25 en 2025, il explique que ces niveaux ne sont pas structurels : la renégociation du contrat de sûreté ferait grimper la facture (jusqu’à plus de 10 millions d’euros, ramenés à 7,1), et des investissements pour résorber les files pèseraient quelques millions par an.
Par conséquent, la direction évoque plutôt environ 13 millions d’euros de résultat structurel en 2026, et ce avant une prise en compte complète du choc Ryanair, intégré seulement sur deux mois : novembre et décembre 2026, soit une perte. “Nous n’avons pas envie de nous retrouver dans une situation telle que dans les années 2010 et en 2020. (…) En 2020, la société était au bord du dépôt de bilan”, explique Gilles Samyn, président du Conseil d’Administration du BSCA.
Un Masterplan (plan stratégique de développement) devait initialement être acté lors du Conseil d’Administration du 17 décembre dernier. Il représente un peu moins de 100 millions d’euros d’investissements, notamment pour mettre en place une nouvelle zone de sûreté.
Mais, à cause de cette perte sèche, l’aéroport doit mettre ses plans en suspens. Or, la compagnie low-cost irlandaise comptait sur ce Masterplan pour son développement à long terme dans le Hainaut. Elle est liée à l’aéroport par un contrat-cadre jusqu’à fin 2030 : elle espère atteindre d’ici dix ans les 20 millions de passagers annuels, contre dix millions et demi à l’heure actuelle.
L’aéroport insiste : avec le probable retrait des cinq avions, on parle de 1100 emplois directs et indirects (dont 71% dans le Hainaut) affectés par la décision, avec des retombées de 95 millions d’euros par an de valeur ajoutée pour l’économie belge. BSCA craint que la relation avec Ryanair se détériore durablement.
Ce que propose l’aéroport, c’est que le gouvernement fédéral “renonce à la hausse annoncée de la taxe fédérale” ou alors trouve un compromis à “rendre la taxe proportionnelle au prix du billet d’avion”, ainsi que la Région wallonne et le Ministre des Pouvoirs locaux, François Desquesnes, ne valident pas la taxe communale. Autrement dit, l’aéroport serait satisfait du maintien de la taxe à 5 euros, malgré le possible mécontentement des Irlandais.
Déjà l’été prochain, avec l’évaluation interne chez Ryanair de ses liaisons, la compagnie aérienne irlandaise sabre dans les destinations disponibles au départ de l’aéroport de Charleroi : les Asturies (Espagne, liaison reprise par Volotea depuis Brussels Airport), Tel Aviv (Israël), Ponta Delgada (Açores, Portugal), Nantes et Bergerac (France) et Glasgow (Écosse).
Les motifs de ces fermetures sont essentiellement liés aux taxes. Au total, Ryanair proposerait 113 liaisons à Charleroi l’été prochain, si la taxe communale n’est pas approuvée d’ici le 15 janvier. À Bruxelles, 7 liaisons seraient retirées à compter de novembre (sur les 11).
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