Le Nieuwsblad a pu rencontrer Michael O’Leary, patron de Ryanair Holdings, qui englobe plusieurs compagnies dont l’homonyme, première en termes de passagers en Europe.
Le CEO évoque en premier les 5 récessions qu’il a connu depuis le remplacement de Tony Ryan à la tête de la low-cost irlandaise mais “celle-ci est inhabituelle”. Selon lui, les offres à 9,99€ vont disparaître, mais pas le modèle du low-cost qui reste d’après ses observations globalement stable.
Début 2020, il y a eu une grande récession avec la paralysie, jusqu’ici jamais vue, causée par la pandémie de COVID-19. Financièrement, Ryanair est la compagnie qui s’en est le mieux sortie, car ils possédaient 3 milliards d’euros de liquidités. Wizz Air et easyJet ont quant à elles dû faire des changements drastiques au niveau de leurs opérations. 2 étés plus tard, tandis que de nombreux spécialistes pointaient un redéveloppement lent de l’aérien, Monsieur et Madame tout le monde voulait partir en vacances et voyager, avec parfois des taux de remplissages record. La low-cost irlandaise a volé à 9% de plus en 2022 comparé à 2019. Cela se démontre chez nous, où Brussels South Charleroi Airport (BSCA), la quatrième base de Ryanair en 2021, a enregistré lors des grandes vacances de 2022 une hausse de voyageurs de 7-8% par rapport à 2019.
En 2022, l’Ukraine attaquée par la Russie a fait augmenter les prix du pétrole, ainsi que l’inflation qui a suivi. “Mais contre toute attente, les réservations sont restées très fortes même en octobre, novembre et avant Noël - et pas seulement chez Ryanair. J'ai déjà traversé cinq récessions, mais celle-ci est inhabituelle car il n'y a pratiquement pas de chômage. Les gens s'inquiètent de leur pouvoir d'achat, mais ils sont quand même payés par mois. Restaurants, hôtels ou événements sportifs : ils sont tous complets. D'ailleurs, lors des précédentes récessions, nous avons déjà constaté que les gens ne cessent pas tant de prendre l'avion, mais optent plus souvent pour les compagnies à bas prix." constate le patron.
Il ajoute que “si le prix du pétrole reste au-dessus de 100 dollars le baril, vous ne verrez plus de billets à 9,99 euros. L'inflation des salaires, les taxes environnementales et la vague de consolidation à laquelle nous nous attendons au cours des cinq prochaines années, après la faillite ou les difficultés des compagnies aériennes, entraîneront sans aucun doute une augmentation des prix au cours des prochaines années. Mais cela ne signifie pas la fin du modèle low-cost. Le prix moyen de nos billets l'année dernière était de 40 euros. Avec les prix élevés du pétrole, l'indexation des salaires et les taxes environnementales, ce montant pourrait atteindre 50 euros au cours des cinq prochaines années.”.
Ryanair avait anticipé la période post-COVID avec l’arrivée d’aéronefs de type Boeing 737 MAX 8-200 mais aussi du recrutement de personnel navigant en octobre 2021, qui leur permet de dominer le ciel européen avec environ 10% des vols, avec 70 avions prêts ainsi que du personnel. Son exemple : quand Alitalia a cessé ses opérations l’année dernière pour laisser place à ITA Airways, Ryanair a pu y développer ses affaires avec un déploiement de 25 avions.
L’homme d’affaires continue sur la Belgique, évoquant que la compagnie respecte le droit de grève mais que “la Belgique reste un marché relativement petit”, malgré que l’aéroport carolo soit une des bases les plus importantes, menaçant que Ryanair “peut facilement prendre en charge ces vols depuis d’autres bases”, comme à Brussels Airport, depuis fin octobre 2022, entraînant l’annulation de Pise en Italie et de Amman, en Jordanie.
Selon lui, Ryanair avait négocié “des réductions de salaire avec les pilotes et le personnel de cabine, car c'était une meilleure alternative que les licenciements. Ce faisant, ils ont obtenu la promesse qu'ils retrouveraient leur salaire normal dans les cinq ans, et finalement, deux ans plus tard, presque tout était rétabli.”. Ndlr : Brussels Airlines a par exemple contracté un prêt 290 millions d’€ au gouvernement fédéral belge au début de la crise du COVID-19 et a annoncé récemment, grâce à l’aide notamment de sa maison mère Lufthansa, avoir pu payer avec les intérêts l’intégralité de sa dette.
Pendant ce temps, Ryanair devra faire face durant les week-ends du 30 et 31 décembre 2022 et 7 et 8 janvier 2023 à une grève du personnel cabine qui dénonce le comportement de la société, refusant de garantir le salaire minimum légal en Belgique. Il s’agira d’une énième grève d’un mouvement qui avait commencé en été 2021, avec des négociations d’une nouvelle convention collective de travail “au point mort”. L’impact de ce mouvement à Zaventem sera pratiquement nul mais important à Charleroi, avec des estimations d’annulations à hauteur de 50%. Selon un sondage syndical, beaucoup d’employés soulèvent que “la situation s’était dégradée”.
Comme dit plus haut, Ryanair avait déjà mis à exécution ses menaces - qui parfois sont du bluff - de baser les avions de Brussels Airport à partir d’autres aéroports. Pour son personnel, il n’y avait pas de licenciement imminent prévu, ces employés étaient prévus d’opérer depuis des bases avoisinantes dont celle de Gosselies.
Michael O’Leary explique que la réouverture de la base de la low-cost irlandaise à l’aéroport national “est de moins en moins probable”, notamment à cause d’augmentations “pas acceptables”. Le millionnaire juge le gouvernement : “La situation du travail, avec l'indexation automatique des salaires, est tout simplement détraquée dans ce pays [la Belgique]. Le gouvernement vient vous dire tous les trois mois que les salaires doivent encore augmenter à cause de l'inflation. Mais le prix des billets d'avion ne se réduit pas non plus tous les trois mois, n'est-ce pas ? Le peu de compétitivité qui existe dans ce pays va disparaître. Il doit y avoir un moyen d'ajuster les salaires à l'inflation, mais pas par un dictat gouvernemental."
Les syndicats confirment que la réouverture “n’est pas garantie, loin de là”, alors que le management devait d’ici Noël se positionner pour une réouverture ou non de la base.
La situation à Gosselies fin octobre allait rester la même, avec le même nombre d’avions basés. Cependant, des destinations ont été ajoutées : Aqaba, Rovaniemi, Łódź, Klagenfurt, les Asturies, et Eilat. O’Leary n’y voit “encore peu de croissance”, malgré les ouvertures de liaison vers Iasi, Cluj et Nantes prévues pour la saison aéronautique d’été 2023. Ndlr : Ryanair stoppe ses opérations vers des aéroports roumains dès mars : Sibiu, Suceava et Timisoara.
L’Italie est selon le patron “le plus grand marché de croissance” de Ryanair, suivent ensuite le Portugal et l’Espagne (où Norwegian avait pas mal d’activité).
Ryanair aura transporté 168 millions de passagers en 2022 et devrait augmenter à 225 millions à l’horizon 2026. Boeing et la société irlandaise sont en négociations concernant une nouvelle commande d’aéronefs à l’horizon 2029-2030, où les prévisions les plus optimistes donnent le chiffre de 300 millions de passagers par an.
Il fustige enfin les membres de l’UE : “L'aviation doit être plus durable. Mais il est absurde de penser que nous résoudrons le problème du changement climatique en taxant à mort l'aviation européenne. Nos passagers sont prêts à payer des taxes environnementales et ils les paient déjà plus aujourd'hui que sur toute autre compagnie aérienne. Mais ce que nous ne voulons pas, ce sont des taxes uniquement, exonérant les passagers en transfert ou les vols long-courriers, qui causent plus de la moitié des émissions. Nous parlons de 2 ou 4 euros supplémentaires pour les vols Ryanair. Aux Pays-Bas, la taxe de vol s'élève à 26 euros.”.
Selon lui, ces taxes, qui ne s’appliquent pas aux passagers en transit, “ne sert qu'à protéger les compagnies établies comme KLM et à empêcher la concurrence.”. Il ajoute que “l'avenir de l'Europe dépendra de la facilité avec laquelle nous faciliterons l'intégration des pays [du reste de l’Europe] en marge [comparé au Benelux et à la France]."
Ryanair investit 20 milliards d’euros dans les nouvelles technologies durant les cinq prochaines années, en rajeunissant aussi sa flotte (avec l’acquisition d’exemplaires de Boeing 737 MAX, “qui transporteront 4 % de passagers en plus mais consommeront 16 % de carburant en moins”). Le manque d’initiatives de la Commission Européenne vers le ciel unifié serait la cause, selon le patron, de 90% des retards, cette réforme permettrait aussi de “réduire les émissions de l'aviation de 10 à 20 % au cours des trois ou quatre prochaines années.”
Ryanair s’engage à investir dans les carburants durables, malgré les 650 millions d’euros de taxes environnementales reversés en 2021 à l’Irlande.


